Les incidences des tensions en Ukraine sur le cours des hydrocarbures, les produits alimentaires et la sécurité mondiale, selon Pr Mebtoul (1/2)

Économie – Dans une contribution envoyée à notre rédaction, le Professeur Abderrahmane Mebtoul analyse, non sans grande pertinence, l’impact de l’invasion russe de l’Ukraine sur le cours des hydrocarbures. Il s’étale aussi sur le sort reservé par ce conflit politico-militaire aux produits alimentaires, à l’instar du blé, et à la situation sécuritaire globale dans le monde. Voici tout, ce 7 mars 2022.

En effet, Pr Abderrahmane Mebtoul se donne la peine de scruter de près la situation en Ukraine pour identifier avec un maximum de précision et de lucidité l’incidence sur le cours des hydrocarbures (pétrole et gaz), les produits alimentaires et la question de la sécurité à l’international, que pourrait avoir cette guerre de la Russie contre l’Ukraine et les réactions des différents antagonistes à travers le monde.

Vous l’aurez compris, il existe deux belligérants sur le terrain du combat militaire, mais les intervenants sur la scène internationale sont multiples. Le Professeur des Universités essaye de démêler tout cela.

Incidences des tensions en Ukraine sur le cours des hydrocarbures, les produits alimentaires et la sécurité mondiale : texte intégral de la première partie 

L’objet de cette présente contribution sur un sujet d’une brûlante actualité,  les impacts géostratégiques et énergétiques de la crise ukrainienne reprend différents développements que j’ai données à Africapresse Paris, l’hebdomadaire  Jeune  Afrique Paris , au Monde.fr et à la radio/ Beur TV Paris, thème qui sera certainement abordé  à un déjeuner débat au siège du Sénat français à Paris, en présence  de différents ambassadeurs étrangers accrédités  en France,  dont les USA, les pays du Golfe, européens, de personnalités internationales de différents horizon, des experts internationaux  et sénateurs français le 09 mars 2022, rencontre à laquelle j’ai été invitée.

1 – Avec les tensions géostratégiques, l’Europe est dépendante de plus de 26% pour le pétrole  et plus de 47% de la consommation de gaz  premier exportateur mondial de gaz naturel  ont fait flamber le prix du pétrole qui a été coté le 06 mars 2022, 12h GMT, à 118,03 dollars pour le Brent et  pour le Wit 115,03 .LE 04 mars 20202, les  cours du gaz naturel en Europe ont enregistré un nouveau plus haut historique, le contrat du Dutch TTF Futures, qui sert de référence en Europe, a atteint 199,99 euros le mégawatteure. Les trois plus grands producteurs mondiaux qui ont une influence sur le prix du pétrole sont les Etats Unis, la Russie et l’Arabie Saoudite avec entre 10/11 millions de barils/j.

Le lien entre la guerre en Ukraine et le cours des hydrocarbures à la loupe

Pour le gaz traditionnel les plus grandes réserves mondiales sont détenues par la Russie 45.000 milliards de mètres cubes gazeux, l’Iran 35.000 et le Qatar plus de 15.000. La Russie possède 6,4 % des réserves mondiales de pétrole et surtout 17,3 % des réserves de gaz naturel étant le second producteur mondial de gaz derrière les États-Unis, mais est le premier pays exportateur au monde, l’économie russe étant très fragile parce que ses exportations sont peu diversifiées, étant  fortement dépendante  des hydrocarbures (gaz et produits pétroliers) qui  représente 25 % de la richesse produite (PIB) et 57 % de ses exportations.

Selon la société de conseil Enerdata, l’Union européenne est le troisième plus gros consommateur d’énergie du monde en volume, derrière la Chine et les Etats-Unis, la consommation énergétique primaire s’étant  élevée à 1,3 milliard de tonnes d’équivalent pétrole en 2019 pour environ 447 millions d’habitants, contre 2,2 milliards aux Etats-Unis pour 333 millions d’habitants la même année, Plus de 70 % de l’énergie disponible européenne est d’origine fossile : le pétrole (36 %), le gaz (22 %) et le charbon (11 %) dominent ainsi les autres sources d’énergie, même si leur part dans le mix en Europe a diminué de 11 points depuis 1990. 

Échanges commerciaux de la Russie avec le monde

À l’inverse, les énergies renouvelables représentaient plus de 22 % de la consommation finale d’énergie dans l’UE en 2020, contre 16 % en 2012, avec une extrapolation de 50% horizon 2030. Selon Eurostat, les  principaux fournisseurs de l’UE  entre 2020/2021,  étaient la Norvège (20 %), l’Algérie (11 %, d’autres), les Etats-Unis (6%) et le Qatar (4 %) et  le plus grand fournisseur étant la Russie avec 46/47% avec des disparités pour le gaz russe : l’Allemagne (66%).

Ensuite, on a l’Italie 45% avec une percée de l’Algérie, la Bulgarie (75%), la Slovaquie (85%), l’Estonie (93%) la Finlande (97,6%) ou encore la Lettonie et la République tchèque (100% Italie 45%. D’autres pays sont moins dépendants comme les Pays Bas 26%, la France 17% grâce au nucléaire, l’Espagne 10%, l’Algérie étant un acteur dominant et la Slovénie 9%.. 

UE : quelle alternative au gaz russe ?

Selon certains experts de l’Union européenne, une diminution, voire un arrêt total, des livraisons de gaz russe serait fort dommageable pour de nombreux pays européens, les  alternatives existent mais étant coûteuses. Pour pouvoir analyser les véritables impacts et enjeux  économiques il est intéressant  d’analyser le flux des échanges commerciaux entre la Russie et le reste du monde d’une part et les flux entre l’Europe et la Russie pour 2021 selon les statistiques internationales. Pour l’Europe les principaux partenaires  à l’exportation sont le reste du monde 56,5% ; les USA  18,3% ; la Chine 10,2%.

On a également la Suisse 7,2%, la Russie 4,1% et la Turquie 3,6%. Les principaux pays à l’importation sont  le reste du monde 49,6% ; la Chine 22,4% ; les USA 11% ; la Russie 7,5% ; la Suisse 5,9%. Et la Turquie 3,7%. Quant à la Russie, pour les importations, les principaux partenaires pour les importations sont l’Union européenne 34%, la Chine 23%, Biélorussie 5%, USA 6%, Turquie 2%, la Corée du Sud 3% et autres pays 27%. Pour les partenaires en matière d’exportation, nous avons l’union européenne 38% ; la Chine 14% ; Biélorussie 5% ; USA 3% ; Turquie 5% ; et la Corée du Sud 4% et autres 31%.

Quel impact à l’interdépendance des États en économie ?

Du fait de l’interdépendance des économies au niveau mondial, cette situation a des retombées négatives sur la Russie où une simulation de l’Union européenne de fin février 2022, donne un impact  négatif sur le PIB russe, moins 2,9% pour le gaz, les exportations gazières vers l’Europe représentant à elles seules entre 15/20% du PIB. On a aussi moins 1,2% pour le pétrole ; moins 0,5% pour le secteur machines/équipement ; moins de 0,3% pour l’automobile. Puis, on a moins 0,2% pour les services aux entreprises et moins 0,1%, pour le matériel électrique/informatique/équipement de transport. 

Uniquement pour la France, plus de 500 filiales d’entreprises sont implantées en Russie, dont 35 entreprises du CAC 40 étant le  premier employeur étranger avec près de 160.000 salariés Mais les retombées négatives sur l’Europe reste important devant être réaliste, à court terme de substituer totalement le gaz russe par d’autres partenaires, l’investissement hautement capitalistique étant lourd et à maturation très lente, malgré le gel du Stream2 d’une capacité de 55 milliards de mètres cubes gazeux d’un coût supérieur à 11 milliards de dollars qui constitue une  perte sèche pour la Russie.

Ukraine : d’autres atouts de pression économique dont disposent les Russes en plus des cours des hydrocarbures

2 – Outre la flambée du prix du gaz et du pétrole qui se répercutent sur toute la chaîne des valeurs, en économie, la production étant production de marchandises par des marchandises. Car outre la très grande dépendance de l’Union européenne au gaz russe, existent  également celle de plusieurs métaux indispensables à la transition écologique comme le nickel, le palladium ou encore l’aluminium, un enjeu stratégique qui pourrait freiner le développement des batteries électriques, des pales d’éoliennes ou des panneaux solaires. Le pays est également un des plus gros producteurs de nickel au monde, le troisième derrière l’Indonésie et les Philippines. 

Et du côté aluminium, les Russes pèsent 6 % de l’approvisionnement mondial, une part faible mais assez importante pour faire hausser les prix. Cela influe sur les endettements des États contraints pour garantir à court terme la cohésion sociale. L’éventuelle récession mondiale en 2022 selon une note du FMI début mars 2022, avec des impacts négatifs tant pour la Russie que l’Europe aura une répercussion mondiale du fait de l’interdépendance des économies, risquant d’accroître les pénuries en Russie du fait de la dévaluation du rouble qui a chuté de plus de 30% depuis entre février et le le début mars 2022, mais également la dette des pays avancés. 

Dette publique

La dette publique est passée antérieurement du fait de l’épidémie du coronavirus, d’environ 70 % du PIB en 2007 à 124 % du PIB en 2020, la dette privée, ayant augmenté plus lentement, passant de 164 % à 178 % du PIB au cours de la même période. Au niveau mondial selon le FMI pour 2020 la dette globale a atteint un montant de 226 000 milliards de dollars ayant augmenté de 28 points de pourcentage pour atteindre 256 % du PIB mondial.

Les emprunts contractés par les États représentent un peu plus de la moitié de cette augmentation : le ratio de la dette publique mondiale à un niveau record de 99 % du PIB mondial et La dette privée contractée par les sociétés non financières et les ménages  avec une accélération du processus inflationniste aux États-Unis et en Europe restera pour  l’année 2021, hausse des prix ayant atteint 6,8 % outre-Atlantique, un record depuis près de 40 ans, et près de 5 % en zone euro.

Et cela devrait s’accentuer en cas de non résolution de la crise ukrainienne en 2022. Mais l’impact serait plus dramatique sur les pays importateurs de produits alimentaires pas seulement l’Algérie et l’Égypte, et les plus vulnérables n’ayant pas les moyens de financement. Comme la Tunisie, le Liban et les pays d’Afrique Sub-saharienne. 

Ils sont les plus vulnérables, posant d’ailleurs un problème de sécurité alimentaire mondiale, Aussi les pays producteurs d’hydrocarbures peu diversifiées, ne doivent pas se réjouir de la hausse des prix du pétrole/gaz car de qu’ils gagnent d’un côté, ils peuvent le perdre avec l’accroissement de la valeur des importations biens d’équipements pour les matières premières pour relancer leur économie que des biens consommables, avec là aussi des tensions inflationnistes.

À suivre…

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NDLR : les avis des auteurs des contributions apparaissant ici ne reflètent pas nécessairement la vision du journal.

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